CAPSULE 5 LES MOTS DE LAURENCE GOUBET

Dans la capsule numéro 5, vous entendrez les mots Laurence Goubet. Après avoir travaillé 8 ans dans le milieu de la musique, Laurence Goubet s’est formée en cuisine à Montréal avant de s’orienter vers l’événementiel, le journalisme culinaire et le conseil en restauration. Elle s’est notamment investie dans le développement de l’association Le RECHO qui a pour but de créer du lien par la cuisine auprès des réfugiés, avant de rejoindre Nantes où elle a créé le média et l’association Les Bouillonnantes qui valorise, fédère et accompagne les lieux et acteurs du bien-manger (et du bien-boire). 

Nantes. Samedi 14 mars. Le gouvernement annonce l’inévitable décision de fermeture des bars et restaurants. Comment puis-je seulement imaginer ma ville d’adoption dénudée de cette joyeuse animation ?

Avec cette annonce, l’envie de me confiner arrive avant même que, 3 jours plus tard, nous y soyons tous contraints.
Et rapidement c’est un nouvel espace qui s’ouvre à moi. Il contient les prémices de mes fantasmes les plus sauvages. Comme si, enfin, le droit m’était donné de faire une pause et de me réinventer dans l’intimité introspective d’une vie sobre et frugale.

Comme une escapade improvisée sur une île imaginaire et lointaine, loin du non-sens de nos vies urbaines. Loin de l’agitation démesurée de notre quotidien. Une escapade silencieuse empreinte d’abandon et d’enchantements nouveaux. M’entourer de vide. Éteindre la radio. Relire Sylvain Tesson, Amin Maalouf, Romain Gary, Zola, Andrée Chedid ou Stefan Zweig. Écouter le calme, le bruissement des feuilles… et de temps à autre, un peu de Ravel, de Radiohead, Rachmaninov, Agnès Obel ou Dominique A.

Quel luxe ! Un temps nous est offert pour prendre soin de nous. Pour lire, écrire, écouter de la musique, s’enrichir de savoir, pour prendre du recul, pour penser nos projets, pour découvrir l’autre… Comme un éloge de la lenteur… sans avion, sans train, sans horaires de bureau, sans lèche-vitrine, sans consommation…

Au milieu de ce confort presque enivrant, je pense à tous ceux que la perte de revenus, la solitude et l’isolement fragilisent encore plus… Je pense aussi aux médecins, aux scientifiques et à ceux qui n’ont d’autres choix que de travailler pour nous nourrir, pour assister les plus faibles, pour nous protéger et nous servir… et qui, souvent, doivent agir au plus vite pour soigner et lutter contre la propagation de cette épidémie. Je pense aussi aux entrepreneurs que cette situation menace. À mes amis restaurateurs en particulier. Et j’espère déjà qu’une forme de solidarité permettra aux plus petits et aux plus fragiles de tenir.

Empreinte de positivisme, je rêve de voir naître des actions solidaires et vertueuses, un retour aux sources, au local, aux circuits-courts, à l’entraide… et j’entrevois au milieu de cette fâcheuse mésaventure sanitaire, à quel point ce (trop) bref ralentissement fera un peu de bien à notre planète.

Je pense aussi aux Chefs et à l’espace de liberté qui leur est donné. Je les imagine replonger dans leurs manuels, fouiller leurs vieux carnets de recettes, redécouvrir les plaisirs simples d’une cuisine du quotidien, familiale et sans esbroufe, interroger leurs pratiques, leurs usages, s’inspirer des feed Instagram de restaurants à Londres, Shanghai ou Copenhague, expérimenter, essayer, pratiquer, s’amuser…

Mes premières intuitions se confirment rapidement.

Mardi, midi, et Nantes affiche déjà un nouveau visage. Les rues sont si calmes. Les avions ne traversent plus le ciel. Les voitures ne circulent plus. Et voici que les chants des oiseaux dominent ce nouveau paysage sonore que j’apprivoise avec bonheur. Pendant ce temps les restaurateurs mettent en place des actions pour ne pas gaspiller leurs fonds de frigo. L’annonce a été si soudaine. Par des ventes, des dons aux particuliers ou aux associations d’entraides… chacun essaie de sauver les meubles au mieux.

Dernier rangement… et s’ils espèrent ne pas attendre trop longtemps avant de rallumer leurs pianos, lucides ils savent qu’ils ne reviendront pas avant 6 semaines. Au moins.

Alors aucun ne se doute que 10 jours plus tard, bien que leurs restaurants n’affichent aucune réservation, ils seront animés par une envie folle de concocter leurs meilleurs plats et s’attelleront avec dévotion pour entreprendre ce qu’ils savent faire de mieux : régaler.

24 mars. Nantes est confinée depuis 10 jours. Je me retrouve au milieu d’une réunion virtuelle où les meilleurs restaurateurs de la ville écoutent sagement Monsieur C, l’un de leur fournisseur expliquer le fonctionnement de l’opération : 5 jours sur 7, il livrera des matières premières et des contenants aux restaurants avant de revenir le lendemain récolter les plats préparés et de les amener au CHU Hôtel Dieu. Les 15 restaurateurs acquiescent, annoncent leur jour et réfléchissent déjà aux premiers repas qu’ils vont cuisiner. Jamais il n’a été question d’argent. Ce qui peut être donné sera donné. Le reste n’est pas un problème. Pas en ces temps.

Jamais il n’a été non plus question de se faire de la comm’ par le biais d’une telle opération. Monsieur C, vous l’aurez compris, ne désire absolument pas que son nom soit cité. Les Chefs, eux, préfèrent s’éclipser au profit du collectif, de sa force et de son anonymat. Tous n’ont qu’une idée en tête : offrir des repas dignes d’un restaurant gastronomique, pour soutenir et remercier le personnel soignant, qui se démène à chaque instant pour soigner les malades du Covid-19 et lutter contre une pandémie face à laquelle ils manquent de moyen, mais certainement pas de courage.

15 Chefs, puis 20, 25… ils seront 38 à participer à l’opération. De nouveaux fournisseurs rejoignent l’initiative et offrent du pain, des fruits, des légumes, des produits laitiers, de la volaille, du foie-gras, des céréales, des micropousses… Depuis que les restaurants sont à l’arrêt, Monsieur C n’a plus de client et a donc mis tout son personnel au chômage partiel. Mais avec abnégation et dévouement il propose les produits dont il dispose encore, offre du merlu, fait une offre au rabais sur la viande maturée, regroupe, prépare les commandes, livre… L’élan de solidarité est lancé…

Dès le lendemain, et chaque matin, sur la messagerie de groupe, les photos de plats, colorés, alléchants et gourmands éveillent mon appétit. Sauté d’agneau aux légumes du soleil et fleurs sauvages des bords de l’Erdre. Noix de veau, crème de carottes, semoule à la fleur d’oranger, asperge verte et jus court. Bouillon de hareng fumé, daïkon, chou vert, algues et citron confit.

La presse se réjouit et relaie. La mairie fait savoir sa gratitude. Et les soignants partagent des photos pleines de gourmandises et d’éloges. Leurs yeux brillent de reconnaissance et même masqués, leurs sourires en dit long sur leur bonheur d’avoir pu s’échapper quelques brefs instants vers leur île…

Pour les Chefs et fournisseurs, le pari est réussi !

10 jours seulement après le début de l’opération, ce sont déjà 5000 plats qui ont été distribués au CHU Hôtel-Dieu. Un deuxième circuit se met en place pour soutenir une nouvelle unité Covid à l’hôpital Saint-Jacques… puis dans deux autres hôpitaux et cliniques. Après un mois d’action, l’envie et l’élan ne diminuent pas mais le collectif entamera mardi sa dernière semaine de distribution.

Le déconfinement n’est pas encore à l’ordre du jour pour les restaurateurs.
Alors, chacun réfléchit à se réinventer.
Et moi j’assiste démunie à l’expression de leur détresse, face à l’incertitude et au manque de soutien des assurances, malgré l’enthousiasme et la passion qui les anime toujours.

Mais je me prends à croire que cette opération n’était que le début d’un nouveau monde. Que cet élan de solidarité va se poursuivre et que ce collectif n’a pas dit son dernier mot.

Humblement, je vais continuer de les aider… car même si mon île sauvage semblait paradisiaque… elle manque cruellement des sourires et des rires qui animent les bars et restaurants de ma ville…
Et je me languis tant de goûter aux futures tentatives de séduction de ces esthètes du goût.

Si cette opération n’a fait que démontrer un peu plus à quel point il faut de l’altruisme pour cuisiner chaque jour pour les autres, espérons qu’elle incite chacun de nous à remercier à notre tour ces Chefs et producteurs dévoués et généreux en se rendant, dès que possible dans les bars et restaurants de notre ville.

En définitive je n’ai pas visité mon île et ce confinement est passé bien vite.
Mais Sylvain Tesson et Stefan Zweig n’ont qu’à bien se tenir. Pour ma prochaine virée insulaire, dans la Bretagne voisine, cette fois, c’est certain ils seront de la partie !

www.les-bouillonnantes.com

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