CAPSULE 7 LES MOTS D’HELENE REGLAIN

Dans la capsule numéro 7, vous entendrez les mots d’Hélène Reglain, maraîchère à la Ferme d’Artaud.

“Chaque jour, je vois le monde s’allumer, puis se plaindre. Je vois les hommes espérer, puis s’éteindre, sans que jamais l’aube nouvelle ne fasse naître l’étincelle.
Je les ai vus baisser les bras devant le combat, lever les yeux au ciel dans un ultime appel. J’ai vu leurs visages pâles, comme des lécheurs de carreaux, boire aux vitres sales, étouffant un sanglot.

J’ai vu d’autres hommes devenir fous, nous laisser tomber à genoux.
Quand l’homme n’est plus Homme, quand l’homme devient loup, quand lâché dans la meute plus rien ne l’émeut. Quand il a pris le goût de la chair et fait le choix de la guerre, c’est que la bête a pris le pas sur l’humain et que plus rien ne la retient.

Ah, qu’ils sont beaux, la bêtise au bord des crocs.
Avec leur gueule de pantin, même pas des loups, rien, juste bons à lever la patte pour pisser sur nos mains tendues, juste bons à fouler l’asphalte à y traîner leur petit cul, gentiment serré dans la toile et le jersey.

Mordus de part en part, nous avons fait rempart et muré nos douleurs comme ils ont cloisonné nos cœurs sans en mesurer l’ardeur. Mais les murs ont des oreilles et surtout, ils surveillent qu’au delà de nos maux, de nos flots, du sanglot, nous ne tentions pas l’assaut.
Et quand, lassés, ils nous lestent pour se délasser dans la liesse, c’est nous qui avons le collier.

Ils n’ont pas de bonnes manières, mais ils ont un bon flair : quand ils sentent le vent qui tourne c’est leur veste qu’ils retournent.
Ils avancent d’un pas, puis ils reculent. Pour éviter le débat, ils gesticulent. Ils n’ont pas de principes ni même de convictions, que des cracheurs de pipe pour leur jouer du violon.
Nous ne mangeons pas du même pain et si le nôtre est incertain, au moins, nous savons d’où il vient, car il a pris forme entre nos mains. Plutôt que nous laisser périr nous avons songé à pétrir l’avenir.

Ils ont l’éloquence et puis l’élégance de passer sous silence nos misères, nos errances.
Ils disent que ça passera, ils disent que le temps viendra. Mais justement, le temps, le temps qu’on a perdu, le temps qu’on a donné, le temps qu’on a vendu, le temps qu’on voudrait tuer, a fini par nous vider.

Ça, ils en ont des choses à dire, des gens à médire, des vautours a nourrir .
Ils en ont des choses à prétendre, des gens à comprendre et puis leur mère à vendre.

A la lumière de leurs faubourgs, nous, nous sommes devenus sourds.
Il n’y a plus d’espace dans leurs discours pour y laisser entrer l’amour.”

Ce texte fait partie d’une vidéo à regarder sur le site de la ferme d’Artaud ou sur Youtube:

https://lafermedartaud.fr

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