ENQUÊTER SUR LE GOUT DANS LA VILLE : TRÈS TRÈS BON, UNE PROMENADE GOURMANDE DANS PARIS

(article paru dans ESSACHESS. Journal for Communication Studies, vol. 8, no. 1(15) / 2015: 00-00 eISSN 1775-352X)

Introduction

A l’heure où le téléspectateur commence à être tenaillé par la faim, François-Régis Gaudry[1] et ses deux chroniqueuses lui proposent d’aller tester des adresses au gré de leurs pérégrinations dans Paris, et de partager avec lui leurs plus belles découvertes. L’émission, diffusée sur Paris première, s’appelle Très très bon et son principe fondateur est simple : « tester des restaurants avec le plus de discrétion, d’intégrité et d’indépendance possible, en payant bien sûr chacune de ses additions. »[2]

Pour introduire les ambitions de l’émission, arrêtons-nous sur la description faite par son producteur et animateur François-Régis Gaudry : « Très très bon est un magazine culinaire sans recette, et c’est en cela que nous nous démarquons des autres émissions de cuisine du paysage audiovisuel français ; c’est une émission qui a un tropisme essentiellement parisien, ce qui ne veut pas dire que nous n’appliquons pas notre grille de lecture à d’autres villes intéressantes en France ou à l’étranger ; c’est une émission qui se veut totalement libre et qui a les moyens de sa liberté car nous essayons de faire un exercice de jugement, de critique au sens noble du terme, – la critique gastronomique étant quand même une invention française du 18ème siècle – et l’idée c’est qu’avec du sentiment, du  tempérament, de la bonne humeur, éventuellement un peu de mauvaise fois, nous essayons de juger les nouvelles adresses qui ouvrent à Paris. » A la différence de beaucoup d’émissions dédiées à la médiatisation du culinaire à la télévision, Très très bon ne repose ni sur le principe du jeu concours ni sur la leçon de cuisine. Comme le précise d’emblée François-Régis Gaudry, aucune recette n’est fournie, on n’y trouve que des plats à goûter et des produits à tester. La vocation première de Très très bon est bien de déguster pour évaluer et aider le téléspectateur à s’y retrouver dans l’offre de restauration et de commerces de bouche de la capitale. Car il s’agit ici d’aborder le culinaire dans son ensemble, du produit brut, abordé sur le registre de l’authenticité (origine, terroir, identité), au produit fini, abordé quant à lui sur le registre de la créativité (assemblages, sensibilité, émotion).

La diversité des lieux présentés contribue aussi à asseoir la force de l’émission : en effet il s’agit avant tout d’effectuer une balade gastronomique dans la ville comme le confirment les professionnels rencontrés. Chaque adresse s’inscrit dans un espace géographique précis, chaque rubrique participe à l’élaboration d’un édifice du goût éclectique avec un but à atteindre : donner envie. Dans Très très bon tout est mis en œuvre pour mettre l’eau à la bouche du téléspectateur : il faut lui donner envie de se rendre dans le lieu pour découvrir l’endroit, envie d’acheter le produit dont on parle, envie de goûter, envie de faire connaître à son tour à ses amis.

A la manière des émissions de Jean-Luc Petitrenaud ou Julie Andrieu, la balade gastronomique structure ce programme et se combine avec la dimension investigation : le critique mène l’enquête dans la ville. D’une telle promesse découle la question suivante : comment embarquer le téléspectateur dans cette aventure sensorielle, lui qui ne bougera pas de son canapé, qui ne goutera pas, qui se contentera de regarder les protagonistes se délecter d’une succession de mets raffinés ? Comment l’impliquer par procuration, lui donner envie de planifier une sortie décalée dans le temps sans le frustrer ? Car si s’immerger dans une telle enquête relève effectivement du réenchentement du quotidien (Boutaud, 2006, p.9), cette séduction est susceptible de très vite s’essouffler compte tenu de sa dimension unilatérale : d’un côté de l’écran, ceux qui se régalent, de l’autre côté, ceux qui se contentent de regarder « ceux qui se régalent ». Comment un tel dispositif peut-il finalement embrasser des objectifs de partage et de transmission d’émotions ?

Pour apporter des éléments de réponses à ces interrogations, nous avons soumis un corpus d’émissions à une analyse sémiologique : les dimensions centrales de ce qui constitue cette émission de télévision seront évoquées puis croisées aux dimensions propres au culinaire à savoir les aspects qui relèvent du sensible et du culturel. Nous avons ensuite confronté l’analyse sémiologique aux discours des acteurs, en menant des entretiens qualitatifs avec les figures centrales qui font exister l’émission[3].

Afin d’éclaircir notre propos avant d’entrer dans l’analyse, il nous semble important de présenter la structure de l’émissions, en revenant sur sa construction et donc sur son séquençage. Il s’agit d’une collection de trente numéros par saisons. Quelle que soit la date, la structure est toujours la même, les choix de réalisations et les procédés d’écriture aussi. Après un bref lancement[4] annonçant chacune des séquences à venir, Le panier de la semaine propose au téléspectateur d’accompagner François-Régis Gaudry faire ses emplettes pour ensuite assister à une dégustation des produits achetés. Arrive ensuite La Très très bonne question qui propose au spectateur de lui faire découvrir de nouvelles adresses autour d’un produit en particulier. La Table de la semaine constitue la séquence centrale du programme, la seule qui sera reprise sur le site Internet de l’émission. Après ce point d’orgue, on termine avec la séquence Street-food, suivie de la séquence Bec Sucré dédiée à la pâtisserie en particulier, et plus largement à tout ce qui est sucré.

 

  1. Une balade gastronomique urbaine

Si Très très bon reste avant tout une émission de critique gastronomique, elle s’approprie aussi les codes du magazine touristique, en proposant au spectateur une balade dans Paris. Quant au restaurant en lui-même, il reste, par sa propre existence, un symbole de l’urbanité. Comme le dit François Ascher, « les restaurants deviennent ainsi des équipements urbains fonctionnels de plus en plus importants. […] Ces nouveaux lieux de l’urbanité contemporaine sont multiples et offrent au mangeur la possibilité de jouer sur des registres variés et changeants, en quelque sorte de se construire une ville à la carte. » (Ascher, 2005, p.19)  C’est bien à cette construction urbaine que participe Très très bon, en rendant compte de différents lieux qui participent eux-mêmes à la construction de l’image de Paris, d’un certain Paris.

  • Omniprésence de la ville : rendre Paris visible

Dès le lancement, l’ancrage dans le tissu urbain est flagrant. En effet, des extraits de l’émission sont présentés sous forme d’incrustation dans le mobilier urbain : les plans affichés sur les bouches de métro, les abris bus, les panneaux publicitaires présents à l’arrière des bus, les supports pour affiches de films, les plaques de rue, tous les supports d’affichages urbains sont réquisitionnés. Cette sur-représentation d’accessoires destinés à marquer l’urbanité facilite d’emblée l’inscription de l’émission dans la ville.

Figure 1. Utilisation du mobilier urbain comme support d’incrustation

Il ne s’agit pas de n’importe quelle ville puisque grâce aux nombreux indices qui se multiplient dès le lancement, le téléspectateur peut tout de suite identifier Paris. Chaque lieu dont on va parler dans l’émission est situé grâce à la station de métro la plus proche, suivi d’une précision géographique annoncée par la voix off : « métro Ledru-Rollin, rue du Faubourg Saint Antoine, on est à l’est de Paris[5] ». Et l’enchainement des plans est toujours le même : bouche de métro/ plaque de rue/ déambulation jusqu’à la porte du restaurant ou la vitrine du magasin.

Figure 2. Situation géographique du lieu de la station de métro jusqu’à la vitrine du commerce

Qu’il s’agisse d’un mobilier urbain facilement identifiable ou encore des nombreux plans faits sur les monuments ou lieux touristiques, nous notons une utilisation de codes liés à un Paris « carte-postale », très stéréotypique, celui des guides touristiques et autres contenus destinés aux touristes. Les cadres de prise de vue sont esthétiques et choisis en fonction de leur capacité à évoquer Paris.

Figure 3. Des lieux parisiens facilement identifiables

La volonté de mobiliser un imaginaire fort est évident : la ville est représentée en mouvements, les lieux symboliques se multiplient, en particulier lors de certaines séquences. La rubrique street-food est propice à ce genre d’inscription puisque Mina Soundiram s’applique à déguster son repas en situation, c’est-à-dire dehors, dans la ville. Le décor semble alors sélectionné en fonction de sa capacité à évoquer Paris : un quai de Seine, un square typique, …

Il est intéressant de noter combien cette mise exergue de l’urbanité entre par ailleurs en tension avec la mise en valeur des produits du terroir, des producteurs, des gens qui oeuvrent à ces délicieux produits en dehors de la ville. Comme le dit Claire Delfosse dans l’introduction de l’ouvrage La mode du terroir et les produits alimentaires, « l’association mode du terroir et produit alimentaire interroge le rapport ambigu des Français à la campagne et à l’agriculture. Le terroir évoque la campagne, la terre, l’enracinement et, en négatif, l’archaïsme de la vie paysanne. […] ce retour au terroir comme valeur positive est à mettre en parallèle avec la patrimonialisation de la campagne et sa mise en tourisme. » (Delfosse, 2011, p.14) En renvoyant le téléspectateur urbain à un environnement qui lui est, si ce n’est étranger, du moins éloigné de son quotidien, l’émission décale le regard et propose des produits devenus exotiques. Grâce à ce procédé, on assiste à un enchantement du quotidien semblable à celui évoqué par Yves Winkin dans son « anthropologie de l’enchantement » (Winkin, 2001).

S’ajoute à cela une large place faite à la cuisine exotique, la chronique de Mina Soundiram proposant très régulièrement de faire découvrir des plats d’ailleurs. L’offre lié à ce type de restauration ne cesse d’augmenter comme l’indique une étude sur les comportements et consommations alimentaires en France : « Le développement des restaurants chinois, japonais, indiens, marocains… a sensibilisé le goûts des Français aux saveurs exotiques. Le pourcentage de consommateurs de ce type de produits, qui va de pair avec l’augmentation de l’offre, croît fortement[6]. » (Hébel, 2007, p.27) Si Très très bon valorise ce type de cuisine c’est bien sûr parce l’émission suit l’engouement et les tendances, mais c’est aussi sans doute parce que cela contribue à faire voyager le spectateur, à prolonger sa promenade, à le faire rêver. Cela contribue également à renforcer le visage de Paris comme une ville multiculturelle par le prisme de son offre en restauration. D’un point de vue général, les cuisines du monde sont largement représentées dans Très très bon, qu’il s’agisse d’un « barbecue coréen », ou « d’une ambiance italienne au cœur de Paris ».

  1. Un magazine d’investigation

Très vite, on comprendra que la dégustation se transforme aussi en une véritable investigation gastronomique : si cette dimension est repérable dans toutes les séquences de l’émission, elle est plus particulièrement assumée dans la séquence intitulée La Très très bonne question. Il s’agit de répondre, après enquête, à une question du type « Paris en pince-t-il pour le homard ? » ou « La tendance végétale prend-t-elle racine ? » ou bien « Où trouver la Pastei de Nata ? ». Pour répondre à cette question, le journaliste se déplace dans les lieux appropriés, rencontre et interroge de fins gourmets, afin de permettre au téléspectateur de s’approvisionner aux bons endroits. La séquence La Table de la semaine répond elle aussi aux mêmes injonctions, et la dimension investigation se trouve souvent mise en évidence dans l’introduction même de la rubrique : « Allez, on va tenter de percer la botte secrète du succès le plus fracassant du moment[7] » L’enquête se propage finalement à toutes les chroniques, puisqu’à chaque fois le journaliste cherche à comprendre la construction de l’objet de la dégustation, que ce soit en analysant la structure au moment de la dégustation ou en interrogeant l’artisan qui l’a produit ou le vend. C’est d’ailleurs cette dimension qui intéresse plus particulièrement Elvira lorsqu’elle dit : « Tout ce qui relève du savoir faire, de l’engagement d’une personne qui propose quelque chose qu’elle a fait de ses mains m’intéresse[8]. »

2.1. Une enquête gastronomique qui repose sur des lieux et des rencontres

Le point de départ de cette enquête est le lieu, un lieu souvent chaleureux, toujours agréable, donné à découvrir. Comme l’explique François Ascher, un lieu c’est une ambiance, et les personnes qui l’occupent participent à la définition du lieu. Les raisons qui nous poussent à nous diriger vers un endroit plus que vers un autre découlent d’une multitude de critères. A l’inverse, « l’analyse des lieux où les gens se rendent nous renseigne ainsi à la fois sur les relations sociales qu’ils souhaitent avoir, les sensations qu’ils souhaitent éprouver, et sur les cadres et les ambiances qui leur semblent propices à ces relations. » (Ascher, 2005, p.26) Le contexte des dégustations est donc méticuleusement présenté : quand il s’agit d’un restaurant, le décor est valorisé par de nombreux plans précis, quand il s’agit d’un commerce de bouche, la caméra le parcourt en détails afin de partager avec le spectateur l’expérience vécue de manière la plus fine possible. Ces descriptions des lieux visent à rendre compte de l’ambiance, de l’atmosphère qui règne sur le lieu de la dégustation le plus fidèlement possible : « D’abord il y a le décor : du loft à l’anglo-saxonne que le designer star londonien Martin Brudnizki a italianisé à coup de marbre vert de Carrare et de cuves d’huile d’olives. Il flotte dans l’endroit une espèce de bonne humeur ; des ragazzi au service, des cuistos à casquettes derrière leur cuisine ouverte, le tout orchestré par Victor Lugger et son associé Tigrane Seydoux.[9] » Pendant que François-Régis Gaudry fait un point sur le contexte de la dégustation à venir, la caméra parcourt l’espace et permet au téléspectateur de saisir l’espace dans sa globalité mais aussi dans certains détails.

Figure 4. East Mamma à gauche, Hero à droite

Très très bon c’est aussi des rencontres, et c’est en valorisant le lien social associé aux plaisirs de la table que l’émission parvient à toucher le téléspectateur. Comme le dit Jean-Jacques Boutaud, « se réunir à table est le signe manifeste d’une proximité ou d’une relation, au mieux, d’un partage, d’une intimité, avec la recherche de saveur dans les aliments et dans le lien social. » (Boutaud, 2004, p.109) C’est cette proximité que cherchent à instaurer les différents acteurs de l’émission, des journalistes à leurs invités, en passant par les divers producteurs, commerçants ou restaurateurs rencontrés. Placer le téléspectateur au centre d’un cercle de commensalité est également une excellente manière de susciter son adhésion, son engagement. Puisque « manger avec quelqu’un est un acte qui engage car il crée des liens avec cette personne », (Corbeau & Poulain 2002, p.152) la commensalité structure chaque séquence de l’émission. En effet qu’il s’agisse de François-Régis Gaudry, d’Elvira Masson ou de Mina Soudiram, tous proposent au téléspectateur, de manière indirecte, de partager avec eux les mets à déguster.

Figure 5. Dégustations d’Elvira et Mina  face caméra

Les moyens techniques mis en œuvre sont très simples : le journaliste est toujours installé face à la caméra (à l’exception de François-Régis Gaudry qui, pour des raisons que nous expliqueront, a choisi de rester anonyme) et la dégustation se fait les yeux dans les yeux. Si nous appliquons à cette émission la théorie posée par Eliséo Veron au sujet du journal télévisé, cette utilisation de l’axe y-y en tant « qu’indice du régime réel » permet bien « de défictionnaliser le discours » (Veron, 1983). Un tel dispositif permet aussi de créer un lien de proximité entre le journaliste et le téléspectateur, et de replacer l’aliment dégusté dans une dynamique de partage. Le journaliste « regarde l’œil vide de la caméra, ce qui fait que moi, téléspectateur, je me sens regardé : il est là, je le vois, il me parle. » (Veron, 1983) Grâce à ce cadrage et à ce type d’adresse à la caméra, même Mina Soudiram, qui déguste des plats pouvant tout à fait être mangés en marchant (dispositif qui comme le dit Estelle Masson, « s’oppose à la conception collective du repas»), répond à cette exigence de partage et au fait que « culturellement manger, c’est manger ensemble. » (Masson, 2004, p.115).

A cela s’ajoute une description très précise des sensations induites non seulement par le goût du produit, mais aussi par le toucher ou l’odorat. Comme le dit Elvira Masson, la dimension analytique structure son propos : « Tout au long de l’émission court un décryptage et une analyse sensorielle et sensuelle de ce que nous mangeons. Nous essayons d’analyser la manière dont ce que nous avons en bouche a été construit[10]» Quant à l’aspect visuel, de nombreux plans permettent au spectateur de se faire une idée bien précise et donc de lui donner l’impression qu’il participe, que le journaliste partage.

Figure 6. Gros plans texture

En assistant à ce que nous pourrions qualifier du spectacle d’un « dîner en ville » en ce qui concerne La Table de la semaine, l’émission nous promet, même si c’est de manière indirecte, l’appartenance à une communauté : le téléspectateur est invité, il participe à distance. Cette mobilisation crée un intérêt fort pour le sujet abordé. A ce moment central de l’émission, le journaliste est toujours accompagné d’un invité, procédé qui lui permet d’échanger et de discuter autour du plat. Cela rend le spectacle moins austère puisque le téléspectateur, s’il ne peut pas voir le principal intéressé qui ne dévoile pas son identité, se retrouve face à face avec l’invité. Il s’agit souvent d’un spécialiste ou une personnalité en lien avec le restaurant testé, quelqu’un qui endosse le rôle de l’expert. Par exemple, pour tester le restaurant coréen Soon grill, le critique était accompagné d’une coréenne ; pour l’accompagner chez East Mamma, François-Régis Gaudry avait convié Alba Pezone, « italienne, plus précisément napolitaine, [qui a] créé il y 12 ans la première école de cuisine italienne à Paris, Parole in cucina, [et qui] écrit des livres de cuisine italienne. » Cette présence de la figure de l’expert vient renforcer le poids du propos : l’objectivité et la fraicheur du regard se trouvent appuyées par la présence de cette personne extérieure à la rédaction. Cette expertise qui se surajoute à celle du critique gastronomique permet de replacer la dimension prescriptrice au centre de l’émission.

Figure 7. La figure de l’expert

2.2 Une dimension prescriptrice très forte

Dans Très très bon on enquête sur le goût, sur le bon. Pour ce faire, l’émission met en scène de nombreux tests, qui prennent tous la forme de dégustations : dégustations sur le pouce, dégustations solitaires, attablées, partagées, qu’importent du moment qu’il s’agit de goûter. Les accompagnateurs de François-Régis Gaudry sont tous présentés comme des spécialistes : journalistes gastronomiques, natifs du pays, rédacteurs de livres de cuisine, les profils sont variés, mais c’est avec sérieux et gourmandise qu’ils endossent le rôle de l’expert. Cette multiplication des points de vue renforce l’objectivité du propos et contribue à replacer le jugement de valeur dans un contexte professionnel. Car même si au premier abord le téléspectateur peut penser qu’il s’agit d’un repas entre amis, l’objectif de l’évaluation est régulièrement mentionné, en toute transparence: « On va noter la table. »[11]

Afin que l’expérience du journaliste s’approche le plus possible de celle du téléspectateur lorsque celui si se rendra à son tour à l’endroit présenté, les conditions d’enregistrements doivent s’approcher de celle du repas du client lambda. Pour cette raison François-Régis avance masqué, et même s’il est sans doute parfois reconnu (« environ une fois sur deux » nous dit le rédacteur en chef[12]), les restaurateurs « jouent le jeu » même si « les chefs commencent à connaître l’exercice et à [le] connaître. Mais en tout cas, [il] ne réserve jamais sous [son] vrai nom et paie tout systématiquement[13] ». Cette suspension volontaire de l’incrédulité (pour reprendre les termes d’Yves Winkin) des professionnels de la restauration conditionne celle des téléspectateurs et est nécessaire à la réussite du contrat : pour que j’y crois, le journaliste doit vivre la même expérience que moi. (Winkin, 2001) C’est d’ailleurs ce que nous a confirmé Charles O’Cohoon lorsque nous l’avons rencontré : « C’est important de vivre l’expérience que n’importe qui pourrait avoir, il ne faut pas qu’il y ait de décalage entre l’expérience vue et l’expérience vécue par le téléspectateur[14]. »

Une des valeurs ajoutées de l’émission est la collection d’adresses testées : traces d’une dégustation fugace, ainsi rassemblées elles se transforment en un contenu consultable et exploitable sur la durée. Comme le disent le rédacteur en chef de l’émission ou encore Elvira Masson, Très très bon « c’est un carnet d’adresses [15]». C’est d’ailleurs un des éléments les plus valorisés sur le site Internet de l’émission. Si toutes les chroniques ne sont pas regardables en replay (seule La Table de la semaine est disponible et archivée), toutes les adresses évoquées pendant la saison sont listées dans Le carnet d’adresse.

Dans Très très bon, les journalistes testent, critiquent, évaluent. Ici pas de note mais une grille d’évaluation élaborée autour de la notion de bon : Très très bon, Très bon, Bon, Assez bon, Pas bon. Si le Pas bon est extrêmement rare, il est courant de voir des adresses affligées d’un Assez bon. La parole est libre, le ton décalé mais sincère, et le jugement sans langue de bois. La structuration de la démonstration est toujours plus ou moins la même. Elle repose sur une présentation générale de la tonalité globale de la carte ainsi que des tarifs proposés, suivis de la description de l’assiette qui arrive, et du degré de satisfaction lié à la dégustation. François-Régis commente la carte dans son ensemble  : « Ici pas de plat signature endimanché mais de la bonne vieille canaillerie », et commente aussi les prix : « Et tout ça a des tarifs plutôt balaises. »

Figure 8. Gros plans sur la carte, les tarifs

 

Figure 9. Dégustation et évaluation

En décrivant précisément leur ressenti, les journalistes réussissent soit à donner envie soit à convaincre qu’une adresse ne vaut pas le déplacement. Si le discours tenu tient une grande place dans la force de la prescription, la valeur de la critique est renforcée par le poids du visuel. Ainsi lors d’un déjeuner avec l’historien Pascal Ory, le critique et son invité n’ont pas manqué d’exprimer quelques bémols aussi bien sur la forme que sur le fond : « Nos plats débarquent sans temps mort, pour Pascal, le ris de veau aux pleurotes dans une assiette qui ne soigne pas vraiment son dressage. Ses teintes brunes laissent deviner des cuissons un peu extrêmes.[…] Bon honnêtement mon invité est plutôt déçu. » Il prolonge en commentant sa propre assiette : « De mon côté le cochon de lait farci et sa purée grand-mère. Là encore l’animal a pris un sévère coup de chaud, du coup la farce est rabougrie, les chairs sont un poil desséchées, et ce jus, très clair, trop liquide n’y change rien. […] Une assiette aussi plombante que son prix, 24 euros sur ce coup là Le Vieux crapaud est un peu pataud[16]. » A travers cette description, François-Régis Gaudry replace l’apparence du plat et du visuel du plat au premier plan, aspect fondamental du culinaire à l’écran. En effet l’esthétisme de la cuisine est visuellement valorisable à l’écran et quel que soit le discours tenu, c’est d’abord l’image qui donne envie. François Ascher explique que « manger devient de plus en plus une esthétique. » Il explique que ce processus est à l’origine de nouvelles conditions de production dans la sphère gastronomique (Ascher, 2005, p. 205) et précise que « le beau devient ainsi une qualité spécifique des biens de consommations en général, alimentaire en particulier. Le beau prend la forme du bon, dans le sens du bon esthétique qui produit une sensation de plaisir. » (Ascher, 2005, p. 213) L’importance de l’esthétique dans les critères d’évaluation du culinaire clarifie d’ailleurs la place prise par la photographie, et explique en partie le succès de la diffusion et de la circulation des photographies de plats sur Instagram par exemple.

Et afin de clôturer chaque séquence évaluative, une note est systématiquement attribuée au plat. Elle tombe alors sans appel : « Un Assez bon pour le cochon de lait[17]»

Figure 10. La note finale

Mais si la note finale est bien sûr importante, elle n’est pas centrale. Le système de notation n’est pas très précis et c’est davantage sur le discours qui précède, sur les arguments avancés que le téléspectateur se repose pour se faire sa propre idée du lieu évoqué. De plus certains critères, comme le rapport qualité-prix, sont pris en compte dans l’évaluation : c’est ainsi qu’une très bonne adresse un peu chère pourra ne se voir attribuer qu’un Bon afin de contrebalancer un prix jugé trop élevé. Citation Mina)

Conclusion

Comme nous l’avions dit il y a quelques années au sujet de l’émission Carte Postale Gourmande, Très très bon vise à rendre l’image du goût et de l’alimentation à la télévision performant. Et même si les deux émissions sont très éloignées l’une de l’autre, aussi bien au niveau de la forme que de celui du contenu, nous retrouvons plusieurs points de convergence qui relèvent des outils nécessaires à la transmission du goût à la télévision.

En effet chaque semaine le téléspectateur se trouve embarqué dans une balade qui met en scène des parcours et qui permet de faire de nouvelles rencontres. Grâce à l’investigation menée pour être en mesure de se prononcer et d’affûter son jugement critique, l’équipe se livre à une réelle enquête de terrain. Ce sont ces procédés qui permettent aux téléspectateurs d’être emportés par l’aventure et d’adhérer pleinement aux propos malgré les barrières matérielles. Le lien qui existe entre l’univers du tourisme et celui de la critique culinaire n’est d’ailleurs pas nouveau. Rappelons qu’à l’origine du guide Michelin sous la forme que nous connaissons aujourd’hui (guide de critique gastronomique) se trouve un simple guide touristique. (Ascher, 2005, p. 229)

L’éclectisme du programme mérite également d’être souligné car c’est sans aucun doute une dimension qui renforce l’adhésion du plus grand nombre. Très très bon propose un panel d’adresses élargi, en adéquation avec tous les goûts, tous les quartiers, et toutes les bourses. Cette diversité culinaire est à mettre en perspective avec la diversité des profils des habitants d’une ville en général, de Paris en particulier et cela entre en résonnance avec les propos de Sophie Corbillé et Emmanuelle Lallement lorsqu’elles écrivent que « les villes aujourd’hui sont à la fois l’expression et les instruments (ou les actants) d’une « société d’individus » pluriels et multi-appartenants, c’est-à-dire aux personnalités composites et aux identités sociales multiples. (Corbillé & Lallement, p.70) »

En effet, même si Très très bon parle souvent d’adresses situées dans les quartiers est de Paris, la rédaction s’applique à cartographier l’ensemble du territoire parisien, afin de toucher et de mobiliser un ensemble hétéroclite de téléspectateurs. Il se trouve que les journalistes sont aussi dépendants de la réalité du marché et de l’implantation des artisans de bouche dans la ville. Mina Soundiram avoue avoir du mal à franchir la Seine pour se rendre rive gauche, tout simplement parce que « le QG de la street-food est clairement dans le dizième, et que l’offre street-food de la rive gauche est pauvre comparée à la rive droite[18]»

Références

Amselle, J.-L. & Mbokolo, E. (1985). Au cœur de l’ethnie : ethnies, tribalisme et État en Afrique. Paris : Éds. La Découverte.

Benabdessadok, C. (2004). « Ni Putes ni soumises : de la marche à l’université d’automne ». Hommes et Migrations, (1248), p. 64-74.

Corbillé, S.& Lallement, E. (201).

Ascher, F. (2005). Le Mangeur hypermoderne. Paris : Éds Odile Jacob.

Boutaud, J.-J. (2006). Scènes gourmandes, rencontres BIAC 2005. Paris : Éds Jean-Paul Rocher Editeur

Boutaud, J.-J. (2004). L’Imaginaire de la table. Convivialité, commensalité et communication. Paris :  Éds L’Harmattan.

Corbeau, J.-P. & Poulain (2002). Penser l’alimentation. Entre imaginaire et rationalité. Paris : Éds Privat.

Delfosse, C., (2011). La mode du terroir et les produits alimentaire. Paris : Éds Les Indes savantes.

Hébel, P. (2007). Comportements et consommations alimentaires en France. Paris : Éds Tec & Doc, Lavoisier.

Winkin, Y. (2001). Propositions pour une anthropologie de l’enchantement. Dans P. Rasse, N. Midol et F. Triki (dir.), Unité-Diversité. Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation (p. 169-179), Éds L’Harmattan, 2001, Paris.

Jean-Pierre

Verón Eliseo. II est là, je le vois, il me parle. In: Communications, 38, 1983. Enonciation et cinéma. pp. 98-120

Masson, E., in Boutaud, J.-J., L’Imaginaire de la table p.115

Winkin, Yves, Propositions pour une anthropologie de l’enchantement. Dans P. Rasse, N. Midol et F. Triki (dir.), Unité-Diversité. Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation (p. 169-179), L’Harmattan, 2001, Paris

 

[1]                François-Régis Gaudry est un critique gastronomique français. Rédacteur en chef adjoint et critique gastronomique à L’Express, il anime l’émission On va déguster sur France inter et anime le blog gastronomique Et toque !

[2]                http://www.paris-premiere.fr/emission-tres_tres_bon/concept.html

[3]               Nous avons réalisé des entretiens qualitatifs avec l’équipe rédactionnelle de l’émission à savoir François-Régis Gaudry, Charles O’Cohoon, Elvira Masson, et Mina Soundiram durant le mois de juin 2015.

[4]               Voix-off de François-Régis Gaudry qui uniformise l’ensemble de l’émission.

[5]               émission diffusée le

[6]               Hébel Pascale, Comportements et consommations alimentaires en France, éditions Tec & Doc, Lavoisier, Paris, 2007, p. 27

[7]               Restaurant East Mamma, émission du 24 mail 2015

[8]               Entretien réalisé avec Elvira Masson le 15 juin 2015 à Paris

[9]               Emission du 31 mai 2015, restaurant East Mama

[10] Entretien avec Elvira Masson, réalisé le 15 juin 2015.

[11]             Emission du 26 octobre 2014.

[12]             Entretien avec Charles O’Cohoon réalisé le 8 juin 2015 à Paris.

[13]               Entretien avec François-Régis Gaudry réalisé le 8 juin 2015 à Paris.

[14]             Entretien avec Charles O’Cohoon réalisé le 8 juin 2015 à Paris.

[15]             Entretien avec Elvira Masson réalisé le 15 juin 2015 à Paris.

[16] François-Régis Gaudry

[17] François-Régis Gaudry

[18] Entretien avec Mina Soundiram réalisé le 15 juin 2015 à Paris.

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