PAULIN À LA PLAGE

© Aurélien Le Foulgoc

Offre uniforme et souvent de piètre qualité, production standardisée, industrialisée, le pain est un produit simple et généralisé qui peine à se singulariser. Sur le bord de la route qui traverse la presqu’île en direction du Cap-Ferret, un imposant bâtiment se dresse le long de la route. L’architecture arrête le regard, intrigue même un peu. Seule une suite de lettres se détache sur la haute façade sombre et oriente celui qui découvre l’endroit. Pain Paulin.

Partant de la célèbre formule de Ferdinand de Saussure qui dit que « le point de vue crée l’objet », regardons Pain Paulin comme une œuvre et non comme une boulangerie ordinaire.

Cette cabane en bord de route, cet endroit hors du commun, assez poétique, c’est le fruit d’une rencontre entre la sensibilité d’un boulanger et le cabinet d’architecture Ciguë, connu pour ses belles réalisations dans le monde de la mode (pour Isabel Marant par exemple), ou plus récemment pour la boutique de Cédric Grolet au Meurice. La cabane ostréicole étant une référence indissociable du Cap-Ferret, il semblait évident de partir sur ce type de construction en la revisitant avec modernité et en lui transposant l’élégance dont fait preuve le propriétaire des lieux, le jeune Paulin Leuridan. Le bois noir à l’extérieur, du pin Douglas brûlé (comme une antithèse au pain blanc mal cuit qui inonde le marché) , constitue l’enveloppe, la coque de protection, le logement. On s’y replie, on s’y repose, on y reçoit. Ou pas.

Au rez-de-chaussée se trouve la boulangerie, composée du laboratoire accolé à l’espace de vente. L’ensemble est visible de la rue : Paulin Leuridan a choisi de jouer la transparence, fidèle à sa ligne de conduite, assumant le fait qu’il n’a rien à cacher, tout à montrer. De la rue, les passants confrontés à une immense baie vitrée ne peuvent que tourner la tête, et scruter. Devenus observateurs, voyeurs, ils ont accès aux coulisses, à l’envers du décor. Si dans les boulangeries traditionnelles tout se joue en arrière-boutique, ici tout est accessible, et le boulanger au travail relève du spectacle vivant. La mise en scène mobilise un open-space blanc, pur, et fait dialoguer un carrelage au mur et une chape de béton quartz teinté au sol ; les menuiseries sont en aluminium, le mobilier en acier. Minimaliste, l’écrin redonne une place principale au pain, l’essentiel dans un tel lieu.

Il est évident que le projet architectural porte en lui-même la singularité du projet personnel et fait de cet espace de vente une œuvre : on peut contempler Pain Paulin de loin et découvrir une multitude de détails progressivement, en s’approchant. Rien n’a été laissé au hasard, le moindre espace est investi/désinvesti selon une grammaire stricte. Une publication dans Milk Décoration a d’ailleurs récemment souligné non seulement la qualité des produits proposés (une matière première bio, un pain au levain auquel on laisse le temps d’exister ), mais aussi la pertinence du travail architectural effectué. La question fondamentale posée par le bâtiment lui-même semble être comment faire autrement ? Comment être différent, comment se forger une identité forte sur un produit aussi générique et universel que le pain ? Pour résoudre cette tension, le lieu se transforme alors en média, devient un média magasin tel que l’a conceptualisé Pierre Berthelot.

Pour asseoir cette identité décalée, cette manière différente de faire, une production de signes, de discours, vise à accompagner, à expliciter le dispositif médiatique : le client est pris par la main et se trouve associé aux acteurs du projet. Un gros travail sur l’identité graphique de la marque Pain Paulin a été effectué : une police sobre, un logo bien pensé, une enseigne stylisée autour de 4 P – Pain/Paulin/Petit/Piquey –, des sacs porteurs d’un message d’une rare beauté, en décalage total avec l’usage premier – il s’agit d’un texte de Pablo Neruda –, autant de traces de la personnalité affûtée du boulanger qui a su insuffler une dimension poétique à l’expérience.

Et puis il y a Paulin. Son regard dit qu’il envisage le monde autrement. Il a presque l’air d’être ici, il est ailleurs. Il pose des indices, imperceptibles pour la plupart, mais tellement forts pour ceux qui les remarquent.

À venir : Paulin Leuridan sera mon invité dans la saison 2 de Ceux qui nous lient.

La Meilleure Boulangerie de France, jeudi 23 août 2018, sur M6.

Pain Paulin, 22 route de Bordeaux, 33 950 Lège-Cap-Ferret

 

Partager

Poster une rponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *